Repérer la violence entre partenaires intimes
Conflit ou violence conjugale ? Formes de violence, cycle, emprise, signaux d’alerte et conduite à tenir : comprendre le processus pour mieux le prévenir.
À propos de ce guide
Ce guide a pour objectif de permettre de comprendre le processus de la violence conjugale pour mieux la prévenir. Le savoir et la prise de parole sont présentés comme les deux meilleurs outils pour y mettre fin.
Objectifs
- Distinguer un conflit de couple d’une violence conjugale (pouvoir, intention, répétition, impact) ;
- Reconnaître les différentes formes de violence : physique, psychologique, spirituelle et identitaire, numérique, sexuelle, isolement et violence économique ;
- Comprendre les mécanismes à l’œuvre : cycle de la violence, roue du pouvoir et du contrôle, emprise et stratégies de justification de l’auteur·e ;
- Mesurer les conséquences sur la santé physique et mentale et sur la vie sociale, et comprendre pourquoi une victime part puis revient (la « rupture évolutive ») ;
- Repérer les signaux d’alerte dans une relation ;
- Savoir agir : que faire si l’on est victime, si l’on connaît la victime ou si l’on connaît l’agresseur, avec les numéros d’urgence et les services AidGBV ;
- Mobiliser chacune et chacun dans la lutte contre la violence fondée sur le genre.
Public cible
Public principal : les victimes de violence conjugale et les personnes qui doutent de ce qu’elles vivent, en particulier les femmes plus exposées (femmes en situation de handicap, de précarité ou en perte d’autonomie) et les jeunes.
Publics secondaires :
- l’entourage des victimes (famille, amis, collègues) ;
- les proches des auteur·es de violence ;
- les professionnel·les de la santé, du social et de la justice ;
- le grand public, dans une démarche de sensibilisation.
- Ce guide s’inscrit dans le contexte camerounais et renvoie aux services de la plateforme AidGBV.
Comment utiliser ce guide
- Vous vivez une situation de violence ou vous avez un doute : lisez les parties I, II et V, puis la partie VI.A (« Que faire si l’on vit de la violence conjugale »).
- Vous connaissez une victime : lisez les parties V et VI.B.
- Vous connaissez l’auteur·e des violences : lisez la partie VI.C.
- Vous êtes professionnel·le ou souhaitez approfondir : les parties III et IV détaillent le cycle de la violence, l’emprise et leurs effets.
Introduction
La violence entre partenaires intimes (VPI), également connue sous le nom de violence conjugale, est une forme répandue de violence fondée sur le sexe (VFS). Elle fait référence à plusieurs formes de préjudices causés par une ou un partenaire intime ou, encore, par une conjointe ou un conjoint, y compris aux préjudices causés après la fin de la relation intime.
Elle peut se manifester dans tous les types de relations amoureuses ou intimes. Elle est présente à tous les âges, dans toutes les classes socio-économiques, toutes les communautés culturelles et toutes les religions. Toutefois, des facteurs de vulnérabilité rendent certaines femmes particulièrement à risque, comme les femmes en situation de handicap, les femmes en situation de précarité, les femmes âgées en perte d’autonomie.
La violence conjugale (appelée aussi violence par partenaire) s’installe lorsque l’un des partenaires prend le pouvoir sur l’autre et crée une relation inégalitaire. L’auteur adopte à l’encontre de la victime des comportements agressifs, violents, menaçants et/ ou manipulateurs. Cette prise de pouvoir - qui fait la différence entre la violence par partenaire et une dispute de couple - peut s’accompagner d’actes violents. Mais il n’y a pas que les coups. Parfois les violences sont moins faciles à repérer. C’est le cas avec les violences psychologiques, sexuelles, économiques ou administratives.
Les deux meilleurs outils pour mettre fin à la violence entre partenaires intimes, également connue sous le nom de violence conjugale, sont le savoir et la prise de parole. Cette publication vous permet d’en apprendre sur cette forme de violence et à vous engager dans la lutte contre la violence fondée sur le genre en général.
I. Comment savoir si c’est un conflit de couple ou de la violence conjugale ?
La violence conjugale peut être difficile à reconnaître. Découvrez comment distinguer le conflit de couple d’une dynamique de violence conjugale.
Les violences s’établissent dans un rapport de force, il y a un dominant et un dominé. la relation est perpétuellement inégalitaire et asymétrique. Lors d’une dispute de couple, on peut avoir des paroles ou des gestes violents mais la violence par (ex)partenaire intime se manifeste toujours par un rapport de domination et d’emprise de l’une sur l’autre et qui ne s’interchange jamais.
Tableau : Différences entre conflit de couple et violences conjugales
| Conflit de couple | Violence conjugale | |
| Le Pouvoir | Pouvoir sur la situation | Pouvoir sur l’autre |
| L’intention | Avoir raison sur le sujet du conflit Convaincre l’autre du bien-fondé de son point de vue | Avoir le pouvoir sur l’autre Le sujet du conflit est un prétexte pour prendre le contrôle sur l’autre |
| La persistance | Le conflit est ponctuel Le conflit n’est pas planifié même si le sujet peut refaire surface plusieurs fois | Installation d’une dynamique de répétition Les stratégies sont cycliques et récurrentes et visent à vérifier et à réaffirmer la domination sur l’autre. |
| L’impact | Liberté d’expression pour chaque protagoniste Il n’y a pas de peur, chacun se sent libre d’échanger spontanément | Effets visibles sur la victime Peur, honte, culpabilisation, enfermement, doute… |
1. Les violences entre partenaires intimes sont intentionnelles
Les violences entre partenaires intimes comme toutes les violences sont intentionnelles et représentent une atteinte au droit fondamental des victimes à vivre en sécurité, et une atteinte à leur dignité. Elles entraînent aussi une atteinte à leur intégrité physique et psychique et sont à l’origine d’importantes conséquences psychotraumatiques. Elles peuvent mettre en péril la vie, la santé, l’intégration scolaire, professionnelle et sociale des victimes et de leurs enfants. Elles aggravent ou génèrent des situations de précarité, de pauvreté, voire de marginalisation.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) identifie la violence entre partenaires intimes comme un problème majeur de santé publique à l’échelle mondiale, car elle touche des millions de personnes et peut entraîner des conséquences sanitaires, sociales et économiques immédiates et de longue durée (OMS, 2012).
2. La violence entre partenaires intimes implique un rapport de pouvoir et de domination
Dans une dynamique de violence conjugale, les comportements violents sont utilisés par un partenaire qui veut installer un rapport de pouvoir dans la relation, contrôler comment les choses se passent et mettre ses besoins au centre des préoccupations de la famille. Concrètement, cela signifie qu’une personne s’autorise à avoir des comportements de contrainte, dans le but d’imposer sa volonté à l’autre. Par exemple, imposer son opinion sur un sujet, obliger à faire ou à ne pas faire quelque chose, l’empêcher de sortir, contrôler son argent ou avoir le dernier mot lors d’un conflit. Essentiellement, l’agresseur enlève à la victime son droit de décider pour elle-même.
3. La violence entre partenaires intimes implique des comportements violents
Les comportements violents ont pour objectif de prendre le dessus et de contraindre l’autre personne à quelque chose. Ils peuvent être de nature non-physique (sacrer, crier, insulter, dévaloriser, culpabiliser, dénigrer, humilier, interdire, obliger, ridiculiser, blâmer, menacer la partenaire, l’empêcher de voir sa famille ou ses amies, briser des objets, etc.) ou de nature physique (frapper, bousculer, pincer, retenir, cracher, frapper avec un objet, agresser sexuellement, etc.).
La violence peut également se faire via les enfants ou les proches (mentir aux proches, manipuler les enfants, etc.) ; elle peut aussi être de nature économique (critiquer la gestion financière, créer des dettes au nom de la victime, voler de l’argent, manipuler l’information relative aux finances, limiter l’accès aux ressources financières, empêcher de travailler ou d’étudier, etc.).
Elle peut aussi être spirituelle et identitaire (ridiculiser les croyances spirituelles, forcer ou empêcher la pratique d’une religion, se servir de la religion pour justifier sa violence, s’attaquer aux valeurs profondes ou aux aspirations, etc.) ou judiciaire (porter plainte contre la victime aux services de la police, mentir aux intervenant-es socio-judiciaires, ne pas respecter les jugements et ordonnances du Tribunal, etc.).
Certaines formes de violence conjugale sont criminelles (toutes les formes de violence physique, les agressions sexuelles physiques, les méfaits, les menaces de mort ou de blessures, la séquestration, le harcèlement, les tentatives de meurtre, les meurtres, etc.), mais plusieurs des comportements violents subis au quotidien par les victimes de violence conjugale ne le sont pas, bien qu’ils soient tout aussi destructeurs.
4. La violence conjugale n’a pas frontière
La violence conjugale est présente dans tous les types de relations de couple, amoureuses ou intimes (hétérosexuelle, homosexuelle, polyamour, mixte, fréquentation, etc.) ; elle peut persister même lorsque les partenaires se séparent : violence conjugale post-séparation.
II. Les différentes formes de violences par (ex-)partenaires
Quand un.e (ex) partenaire intime utilise des comportements violents de toutes sortes pour contrôler comment les choses se passent dans la vie en général, on parle de violence entre (ex)partenaires intimes. Les manifestations de violence dans les relations amoureuses et intimes sont très variées et peuvent être très subtiles ou très manifestes. Peu importe sa forme, la violence entre partenaires intimes est souvent très difficile à identifier, puisqu’elle se camoufle sous une grande variété de masques qui se fondent dans le décor de la relation amoureuse.
Voici une petite liste de comportements que tu pourrais vivre. Remarque que la liste n’est pas exhaustive et que, si tu subis ce genre de comportements, ce n’est pas ta faute.
1. La violence physique
La violence physique inclut les actes suivants : battre, brûler, porter des coups de pied, donner des coups de poing, mordre, mutiler ou tuer, utiliser des objets ou des armes. La violence physique est un acte avec pour intention ou conséquence la douleur et/ou une blessure physique. Comme dans toutes les formes de violence, l’objectif de l’auteur.e n’est pas – ou peut ne pas être – seulement de causer une souffrance physique, mais aussi de réduire la maîtrise de soi de l’autre.
Avec la violence physique, la personne qui agresse envoie un message clair à la victime : « Je peux te faire subir des choses que tu ne veux pas endurer. » Cette violence est l’expression d’inégalités de pouvoir social, ou de la volonté de faire valoir des revendications particulières, parfois de façon répétée, par la coercition. La violence physique dans les relations intimes, souvent appelée « violence domestique », reste un phénomène largement répandu au Cameroun et ailleurs.
La violence physique n’épargne pas les relations intimes des jeunes. Le fait qu’il. elle.s ne vivent peut-être pas ensemble ajoute souvent à la difficulté d’en parler.
2. Violence psychologique
Plus difficilement décelable, elle désigne tous les comportements « de menace, de dénigrement, de tromperies, de contrôle ayant pour effet de déstabiliser l’autre et de compromettre son bien-être.
Elle est la forme de violence la plus répandue. Elle fait partie des formes de violence les plus banalisées socialement, c’est-à-dire que plusieurs personnes considèrent qu’elle est moins grave et qu’elle entraine moins de conséquences pour les victimes.
Une relation positive apporte un sentiment de sécurité et la liberté d’être entièrement soi-même. La violence psychologique n’est pas banale, notamment puisqu’elle empêche cette sécurité et cette liberté en faisant sentir à la personne qu’elle n’est pas adéquate ou qu’on ne peut pas lui faire confiance.
Par exemple, il peut s’agir de :
- Créer un état de déséquilibre intérieur chez la victime pour la déstabiliser ;
- La remettre constamment en question ;
- Imposer sa mauvaise humeur ou un climat de tension ;
- Ridiculiser ses compétences et critiquer ses décisions ;
- Responsabiliser la victime pour les difficultés du couple ;
- Harcèlement, jalousie, surveillance, contrôle des activités, des fréquentations, des réseaux sociaux, des tenues vestimentaires
- Tentative pour isoler et priver la victime de ses proches et de ses ami.e.s pouvant aller jusqu’à la séquestration ;
- Nier ses perceptions et manipuler sa vision de la réalité (gaslighting) ;
- Réinterpréter les événements de violence de façon à éviter que la victime ne puisse identifier la violence ;
- Remettre sa santé mentale en question.
3. Violence spirituelle et identitaire
Comme toutes les autres formes de violence, la violence spirituelle et identitaire comprend une grande variété de comportements qui visent à gagner du pouvoir sur la victime et à la priver de sa liberté. La particularité de cette forme de violence est qu’elle cible le sens que la victime donne à sa vie : ses croyances, ses valeurs, ses rêves, ses buts personnels et ses aspirations.
Violence identitaire
La violence identitaire cible les points de repères de la victime et ses raisons de vivre, tels que :
- Remettre en question ses valeurs profondes ;
- Se moquer de ses rêves ;
- Discréditer ou ridiculiser ses aspirations ou ses réalisations professionnelles ;
- Nuire volontairement à la réalisation de ses rêves ou de ses projets ;
- Imposer un mode de vie ;
- Encourager des comportements autodestructeurs ou suicidaires ;
- Etc.
Violence spirituelle
La violence spirituelle est une forme de violence identitaire qui cible principalement les croyances de la personne, qu’elles soient d’ordre spirituelles ou religieuses, telles que :
- Dénigrer ou ridiculiser ses croyances ;
- Empêcher ou forcer des activités liées à des croyances (faire la prière ou porter un signe religieux par exemple) ;
- Empêcher de participer à des activités sociales liés à ses croyances (fréquenter un lieu de culte par exemple ;
- Empêcher ou forcer de célébrer certaines fêtes ou d’observer certains rituels liés à des croyances religieuses ;
- Imposer une façon de vivre en invoquant la religion ;
- Utiliser les croyances d’une personne pour la manipuler et la contrôler ;
- Imposer unilatéralement une identité religieuse aux enfants ;
- Etc.
La violence spirituelle est également liée aux violences basées sur l’honneur, qui se produisent quand un agresseur punit une victime qui ne se soumet pas à des croyances spirituelles ou religieuses, et qui est perçue comme ayant porté atteinte à l’honneur du partenaire lui-même, ou plus largement à celui de sa famille ou de sa communauté.
Imposition de l’identité de l’agresseur
Graduellement, le partenaire violent va imposer SON identité, le sens que LUI donne à sa vie, SES valeurs, SES croyances (ou sa religion), SES projets et SES rêves à la victime. Avec le temps, l’identité de la victime va être substituée par celle de l’agresseur. Autrement dit, il va highjacker l’identité de la victime : il devient « SA » raison d’être. L’agresseur fait en sorte que la victime devienne un prolongement de lui-même, un moyen d’atteindre ses buts à lui. On le constate souvent quand on voit une victime s’investir dans la réalisation des projets ou entreprises de l’agresseur, ou encore adopter ses passe-temps, au détriment des siens. Elle peut aussi sacrifier des choses qui étaient auparavant très importantes pour elle, une carrière par exemple, au profit de celle de l’agresseur
La violence spirituelle et identitaire fait en sorte de priver la victime de repères essentiels pour s’orienter dans sa vie, un peu comme si on lui enlevait sa boussole intérieure. Cela peut lui donner l’impression qu’elle n’est rien sans son partenaire, parce qu’il s’est imposé comme repère. C’est sa boussole à lui qui guide sa vie à elle. La victime peut avoir l’impression qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut et ainsi grandement compliquer sa prise de décisions. La victime peut se sentir vide, perdue ou paniquée quand le partenaire est absent ou qu’il refuse de lui offrir la validation dont elle a besoin. Éventuellement, la violence spirituelle et identitaire va aussi nuire à la capacité de la victime à remettre en question la relation avec le partenaire.
Il est important de dire qu’une victime dont l’identité est fortement ciblée et envahie par son agresseur peut sembler à tort, souffrir d’une forme de dépendance envers lui. Il ne s’agit pas de dépendance, mais bien de de l’emprise que l’agresseur a sur elle.
4. Cyberviolence ou violence fondée sur le genre facilitée par la technologie
La violence facilitée par la technologie ou la violence fondée sur le genre facilitée par la technologie englobe les moyens par lesquels la technologie est utilisée pour perpétuer la violence et le harcèlement fondés sur le genre à l’égard des femmes, des filles et des personnes de diverses identités de genre. Cette violence prend diverses formes :
- Utiliser des moyens technologiques pour maintenir ou amplifier l’emprise ;
- Lire les échanges courriels ou textos privés de la victime ;
- Filmer la victime à son insu ;
- Suivre ses allées et venues via les fonctions de géolocalisation ;
- Écouter ses conversations privées ;
- La harceler par téléphone, par messages texte ou via les réseaux sociaux.
5. Violence sexuelle
La violence sexuelle inclut tout acte, geste ou parole reliés à la sexualité, que ce soit avec contact physique ou non, verbal ou psychologique, qui est fait/qu’on menace de faire/qu’on essaie de faire contre une personne sans son consentement, sans son accord. En plus de l’agression sexuelle, voici quelques exemples de violence sexuelle :
- Faire du chantage sexuel (ex. : Si tu m’aimais vraiment, tu voudrais…)
- Faire des menaces à l’autre pour la contraindre à avoir des pratiques sexuelles
- Propager des rumeurs sur la sexualité d’une personne
- Envoyer des photos nues sans la permission (ou envoyer des photos de personnes mineures)
- Pratiquer le voyeurisme ou l’exhibitionnisme
- Forcer une personne à écouter des films pornographiques
- Insister et mettre de la pression sur son/sa partenaire pour arriver à ses fins sexuelles
- Provoquer des contacts physiques non désirés comme se frotter sur l’autre
- Demander des questions intimes pour rendre l’autre mal à l’aise
- Poser des regards déplacés et insistants sur une autre personne
- Faire des attouchements sexuels non désirés ou avoir une relation sexuelle non désirée
- Restreindre son/sa partenaire à utiliser une contraception X, ou au contraire, l’obliger à ne pas en utiliser une.
6. Isolement
- Contrôler l’environnement social, de façon à restreindre les contacts de la victime avec les personnes qui pourraient lui offrir du soutien ;
- Faire subir un interrogatoire suite aux contacts ou aux sorties ;
- Créer ou encourager des conflits avec les amis, les collègues ou la famille ;
- Exprimer de la jalousie envers les proches ;
- Imposer un déménagement loin de la famille et des amis ;
- Interdir ou restreindre l’accès de la victime aux réseaux sociaux.
7. Violence économique
- Restreindre l’accès aux ressources financières dans le but de limiter le pouvoir d’action de la victime ;
- Contrôler les dépenses et la gestion financière ;
- Voler de l’argent ;
- Usurper l’identité de la victime ;
- Limiter l’accès à l’information relative aux finances de la famille ;
- Contrôler la vie professionnelle ou scolaire ;
- Utiliser le pouvoir financier pour contraindre la victime à demeurer dans la relation.
III. Comprendre la mécanique des violences conjugales pour mieux protéger et prendre en charge les victimes : cycle de la violence, emprise...
Comprendre les stratégies des auteur.es de violence permet d’envisager la victime autrement : non plus comme une victime de violences conjugales mais comme l’instrument d’un fonctionnement complexe.
Les différents mécanismes d’adaptation au processus d’emprise permettent de comprendre puis d’accepter l’ambivalence qui habite ces femmes et qui déstabilise les professionnel.les. Par exemple, les décisions prises en période de crise sont réversibles : les démarches entreprises peuvent être abandonnées lorsque l’espoir renaît. Souvent, le souhait premier de la victime est que les violences s’arrêtent, et pas nécessairement de quitter le conjoint violent.
1. Le cycle de la violence
Lenore Walker, psychologue américaine, a conceptualisé en 1979 le cycle de la violence pour expliquer la répétition des violences conjugales et la difficulté pour les victimes de s’en extraire. Ce modèle met en évidence une dynamique en quatre phases récurrentes, où les tensions et les agressions se succèdent, créant un engrenage dans lequel la victime se retrouve piégée. Ce cycle de la violence permet donc d’analyser le caractère répétitif de l’agir chez l’auteur.e et de ce que ressent la victime, notamment en tentant de comprendre pourquoi ces couples restent ensemble durant des années parfois, malgré ce climat de violence cycliquement atteinte dans sa santé psychique, elle se sent incapable de s’en sortir :
La phase de tension
La première phase du cycle de la violence est celle de l’accumulation des tensions. Elle se caractérise par une montée progressive d’un climat conflictuel au sein du couple. L’auteur des violences devient de plus en plus irritable, exigeant et critique envers la victime, qui perçoit une atmosphère pesante et menaçante. Cette phase de tension peut prendre plusieurs formes : reproches, humiliations, colères, silences, disparitions, jalousie excessive, menaces, contrôles multiples (vêtements, sorties, cuisines, ménages, isolement…). De son côté, la victime tente généralement d’apaiser la situation en se conformant aux attentes de son partenaire, minimisant les conflits et adoptant une posture d’adaptation. Cependant, malgré ses efforts, l’agresseur trouve toujours un motif pour alimenter cette tension, rendant la confrontation inévitable.
La phase d’explosion ou de crise
La seconde phase correspond à l’épisode de violence proprement dit. Ces violences sont elles aussi pluriformes : insultes, dénigrement, menaces avec ou sans arme et tout type de comportements faisant référence à la violence psychologique et verbale ; violences physiques et sexuelles (comme le jet d’objets sur la personne ou dans l’espace autour, la strangulation ou étranglement avec les mains ou avec un objet le permettant, les gifles, les coups, le viol et les agressions sexuelles) ; violences économiques et administratives, de sorte à priver la victime de ressources pour la maintenir sous contrôle et emprise, notamment pour qu’elle n’ait pas la possibilité de fuir, s’échapper, partir.
Ces tactiques du côté des auteur.es créent du côté des victimes un climat de peur, d’anxiété accrue, de colère, de tristesse, de honte. Ce processus peut créer chez la victime des conséquences post traumatiques ou renforcer celles déjà présentes si la victime a connu d’autres épisodes traumatiques dans sa vie.
La phase de justification
La 3ème phase est celle de la justification dans laquelle on retrouve les mécanismes de défense des auteurs : la minimisation ou encore l’inversion de responsabilité (c’est la faute de l’autre avec un renversement de la culpabilité). Les excuses sont variées et nombreuses et souvent externes.
Elles peuvent dissimuler chez les auteurs de la honte, une mauvaise estime de soi, de la colère, des frustrations, la peur d’être rejeté et abandonné, etc. La victime, bouleversée par l’épisode violent, peut espérer un réel changement et croire aux promesses de son partenaire. Cette phase de réconciliation renforce son attachement émotionnel et nourrit l’espoir d’une relation apaisée. Cependant, avec le temps, la tension recommence à s’accumuler, relançant le cycle de la violence.
La phase de lune de miel
La 4ème phase est appelée lune de miel, l’auteur cherche à se faire pardonner, demande de l’aide et parfois menace de se suicider. Chez la victime, cette phase produit de l’espoir, convoque à nouveau un sentiment d’apaisement et d’amour, et amplifie l’empathie pour aider l’autre partenaire à changer.
Au fil du temps, la phase de lune de miel finit souvent par disparaître au profit d’une dynamique d’agression de plus en plus chaotique.
Cet enchaînement cyclique vient se répéter et s’amplifier avec un nouveau cycle au cours duquel l’agresseur augmente sa violence et les accès de violence, ce qui met de plus en plus en danger la victime.
Les conséquences pour la victime sont nombreuses : peur, culpabilité, perte de l’estime de soi, troubles multiples du comportement, fatigue chronique, traumatisme psychique caractéristique.
Points de vue et ressentis de la victime et de l’auteur de violence conjugale

Sur ce visuel, le point de vue de la victime et de l’auteur.e est détaillé pour chacune des 4 phases du cycle. La victime est représentée par la couleur verte, l’auteur.e par la couleur rouge.
2. Comprendre la roue de puissance et de contrôle
Description de la roue :
La « roue du pouvoir et du contrôle » est un outil qui a été développé dans le cadre d’un programme d’intervention auprès d’hommes auteurs de violences domestiques au début des années 80, à Duluth, une petite communauté du nord du Minnesota. Au centre du cercle, est exprimé le véritable enjeu de la relation conjugale fonctionnant de manière violente. Il s’agit de « pouvoir et contrôle », car ce sont les véritables moteurs de la violence dans une relation abusive.
A la circonférence du cercle, les formes dures de violence qui portent atteinte au corps sont indiquées, à savoir la violence physique et sexuelle. Les rayons du cercle déclinent les principaux leviers de violence symbolique – intimidation, culpabilisation, dévalorisation, isolement, etc. – qui attaquent l’identité de la victime (sa représentation de soi), mais aussi son ancrage dans le monde (sa représentation de son milieu de vie et des relations sur lesquelles pouvoir compter).
Les types de violences décrites dans la roue :
- Violence psychologique (dévalorisations, menaces, isolement…)
- Violence verbale (insultes, humiliations…)
- Violence économique (contrôle de l’argent, interdiction de travailler…)
- Violence sexuelle (relations forcées, chantage sexuel…)
- Violence physique (coups, bousculades…)
- Violence sociale (interdiction de voir sa famille ou ses amis…)
- Violence administrative (confiscation de papiers, manipulation pour les étrangers…)
- Violence parentale (utilisation des enfants pour faire pression…)
La structure de cette roue place le pouvoir et le contrôle au centre, entourés de huit sections clés qui représentent les tactiques de l’agresseur :
Les 8 tactiques de contrôle
- Intimidation : Utilisation de regards, de gestes ou de cris pour effrayer. Cela inclut le bris d’objets, la destruction de biens ou les menaces implicites.
- Isolement : Contrôle des fréquentations, des activités et des déplacements de la victime. Cela consiste à l’éloigner de ses amis et de sa famille.
- Utilisation des enfants : Culpabilisation liée aux enfants, menaces de les enlever ou utilisation des droits de visite pour harceler l’autre parent.
- Minimisation, déni et rejet de la faute : Dévalorisation de la gravité des actes, rejet de la responsabilité sur la victime (« tu l’as bien cherché ») ou refus d’admettre la violence.
- Utilisation de la coercition et des menaces : Menaces directes ou indirectes de blesser, de quitter la victime, de se suicider ou de la forcer à accomplir des actes illégaux.
- Intimidation économique : Restriction de l’accès à l’argent, interdiction de travailler ou confiscation des salaires pour empêcher toute autonomie financière.
- Utilisation des privilèges : Traiter la victime comme une domestique, imposer les rôles traditionnels selon le genre ou prendre unilatéralement toutes les décisions importantes du couple.
- Abus émotionnels et psychologiques : Insultes, rabaissement quotidien, humiliation publique ou jeux de manipulation mentale pour détruire l’estime de soi de la victime.
Pourquoi cette représentation schématique de la dynamique de violence conjugale est utile ?
Cette représentation schématique de la dynamique de violence conjugale rend visibles plusieurs de ses enjeux qui peuvent permettre une prise de conscience de son mode de fonctionnement :
l’enjeu de la pluralité des formes de violence et de leur apparence contrastée : certaines très manifestes et incontestables (violence portant atteinte au corps), d’autres beaucoup plus ambiguës et difficilement repérables, qui renvoient à la manière d’interpréter ce qui se passe au sein du couple ;
l’enjeu du lien entre ces différentes formes de violence : certaines peuvent apparaître à l’observateur extérieur ou même à la victime comme disparates et/ou relativement anodines, alors qu’elles sont en réalité significatives parce que liées entre elles, toutes visant le même objectif.
Le schéma peut également faire l’objet d’une lecture chronologique, mettant en évidence que la dynamique de violence s’instaure la plupart du temps d’abord par de la violence psychologique, d’autant plus opérante qu’elle n’est pas manifeste.
La violence psychologique repose sur une connaissance intime des points de sensibilité du conjoint et peut ne pas apparaître comme une agression, ni pour un observateur extérieur, ni même parfois clairement pour le conjoint.
Ainsi, la victime pourra éprouver une difficulté à se défendre, à affirmer des limites, se sentir confuse ou même, apparaître aux yeux de l’observateur extérieur comme ayant une réaction déplacée ou disproportionnée. C’est non seulement l’image qu’elle pourra livrer à son entourage qui est en jeu, c’est-à-dire l’image qui conditionne en bonne partie le secours qu’elle pourra y trouver, mais aussi son rapport à elle-même.
En somme, cette représentation schématique est utile :
- Pour mettre des mots sur ce que vit une victime,
- Pour ouvrir les yeux sur des formes de violence banalisées,
- Pour encourager à chercher de l’aide,
- Pour aider les professionnels de santé, du social ou de la justice à mieux accompagner les victimes.

Source : Adaptation de la version élaborée par le Domestic Abuse Intervention Project, Duluth, Minnesota, https://www.theduluthmodel.org/
3. Comprendre l’emprise : mise en place et stratégie des auteurs
L'emprise conjugale traduit, d’une part, un processus progressif et pernicieux, et, d'autre part, un état, celui dans lequel la victime reste exécutée pendant des semaines, des mois, voire des années. La relation est asymétrique, l'auteur a un ascendant psychologique patent sur la victime. Selon Roger Dorey, l’emprise conjugale suit un processus progressif en trois étapes : (i) l’appropriation, (ii) la dépossession et (iii) la domination et la soumission.
i-Appropriation : la séduction
La phase d'appropriation correspond au début de la relation au cours duquel l’auteur de l’emprise met en place une stratégie de séduction intense, connue sous le nom de love bombing (Margaret Singer, 2003).
Il inonde la victime d’attention, de gestes affectueux et de flatteries. Il se montre extrêmement présent par des messages, appels et surinvestissement émotionnel, prenant une place centrale dans sa vie. La passion ressentie peut devenir obsessionnelle, toute l’énergie de la victime est centrée sur la relation au détriment d’autres aspects de sa vie. La victime commence à vivre à travers lui.
Cette phase idyllique peut durer plusieurs mois voire des années, instaurant une relation de confiance et de dépendance affective. C’est une des raisons pour lesquelles la victime ne part pas dès la première violence. En s’éloignant elle risque de s’exposer à un sentiment d’insécurité et de vide.
Puis, progressivement, l’auteur adopte un comportement ambivalent, alternant entre chaleur et froideur, ce qui déstabilise la victime. Par exemple, il peut commencer à se montrer plus distant sans raison apparente. Cela apporte de la confusion pour la victime qui, ne trouvant pas d’explication derrière ces comportements, rejette la faute sur elle et commence à se sentir coupable. Elle surinvestit alors psychiquement la relation pour retrouver l’idéal du début et tenter de comprendre les changements de comportement de son partenaire. Elle s’enfonce dans l’emprise et la dépendance à l’autre.
ii-Dépossession : la perte de soi
À mesure que la relation évolue, la victime modifie son comportement pour éviter les réactions négatives de l’auteur, telles que des remarques blessantes ou des accès d’agressivité. Elle s’adapte progressivement aux exigences de l’agresseur, souvent sans en avoir pleinement conscience.
Cette phase se traduit par une perte progressive de spontanéité, d’authenticité et de libre-arbitre. La victime :
- Se conforme aux attentes de l’auteur.
- Perd son sentiment de soi, ses valeurs et son identité en se sentant étrangère à elle-même.
- Change d’opinion et de perception du monde sous l’influence de l’agresseur qui lui impose sa vision des choses et tente de la convaincre d'adhérer à ses idées.
- Prend des décisions qui ne sont plus les siennes, mais imposées par l’autre, sans en avoir conscience
- Se déconnecte de ses besoins et ne plus les exprimer, l’agresseur les ayant totalement niés.
- Est isolé de son entourage par l’auteur. Elle finit par progressivement rompre certains liens en ayant le sentiment que c’est elle qui a pris ces décisions et non l’agresseur.
L’isolement s’installe : l’auteur contrôle les fréquentations, les activités et les opinions de la victime. De plus, elle peut souffrir de troubles cognitifs temporaires (problèmes de mémoire, perte de repères spatio-temporels, baisse des capacités réflexives) causés par un stress émotionnel et une angoisse prolongée.
La déposition maintient la victime dans un état de dépendance extrême à plusieurs niveaux : affectif, intellectuel et parfois financier.
iii-Domination et soumission : le contrôle coercitif total
À ce stade, l’auteur met en place un contrôle coercitif soit un ensemble d’actes de contrôle dans l’objectif de soumettre la victime. Il impose sa volonté et ses exigences sur tous les aspects de sa vie :
- Relations sociales et familiales : isolement total de la victime.
- Vie professionnelle : contrôle, voire interdiction de travailler.
- Apparence physique : exigences sur les vêtements, la coiffure, le poids.
- Finances : contrôle des dépenses.
- Les réseaux sociaux ou autres vecteurs de communication : surveillance stricte, confiscation du téléphone, possession de ses mots de passe.
Une pression psychologique et physique est ainsi exercée sur la victime. Le discours de l’agresseur devient de plus en plus dévalorisant, humiliant et insultant parfois pour des choses anodines du quotidien comme la préparation d'un repas. Par exemple, l’agresseur peut dire des phrases comme :
- « Tu es bête » (remise en question de l’intelligence de la victime) ;
- « Tu es grosse, dis donc. Ça va la grosse ? » (sur le physique) ;
- « Tu es une mauvaise mère » (sur le statut).
Ces critiques peuvent s’appuyer sur les complexes et insécurités de la victime. Elles peuvent être aussi subtiles et déguisées en bonnes intentions ou en blagues « c’est pour ton bien que je dise ça », « oh ! Mais je rigole ». Cela peut alors rendre plus difficile pour la victime de réaliser l'aspect malveillant de ces remarques.
Les stratégies de manipulation et d’inversion de la responsabilité, font culpabiliser la victime qui n’a plus confiance en son propre jugement. Par exemple, en cas d’infidélité, l’agresseur peut accuser la victime de ne pas avoir assez confiance en lui ou de justifier son comportement par des prétendues défaillances de la victime : « si t’as pas confiance en moi, c’est pas mon problème », « tu es complètement folle, qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? », « comment veut la faisant culpabiliser pour ses propres violences » « comment veux-tu qu’on discute si tu me parles sur ce ton », « je t’avais dit que tu prenais du poids et que j’aimais pas ça, et après tu fais l’étonnée », « au moins, elle, elle ne me fait pas chier ». La faute est en permanence retournée contre la victime.
Enfin, la victime est maintenue sous emprise par des menaces directes (violence physique et sexuelle, chantage au suicide, exposition de sa vie privée et de leur sexualité).
L’objectif est d’instaurer un climat de peur et de terreur qui permet de briser toute résistance et de garantir une obéissance totale. Par exemple, concernant le chantage au suicide, il peut dire « Si tu me quittes, je ne pourrai pas vivre sans toi. Je vais mettre fin à mes jours » ou bien « Tu es la seule raison pour laquelle je vis, si tu pars, je n’aurai plus aucune raison de continuer ».
En se présentant comme incapable de survivre sans la relation, l’agresseur renverse la culpabilité et place la victime dans une position de "sauveuse". Cette menace, qui survient souvent lorsque la victime envisage de partir, renforce son sentiment de responsabilité et retarde la rupture. Elle s’inscrit ainsi dans la modulation de l’emprise, où l’agresseur ajuste son contrôle en fonction des résistances de la victime.
Les mécanismes de l’emprise définis par Dorey permettent de comprendre comment l’auteur des violences instaure un contrôle progressif sur sa victime, altérant sa perception de la réalité et réduisant peu à peu sa capacité à s’opposer. Toutefois, cette emprise ne se manifeste pas de manière linéaire ; elle s’inscrit dans une dynamique répétitive où alternent tensions, violences et périodes d’accalmie.
IV. Les effets et les conséquences de la violence sur la victime
Quelle que soit la forme des violences exercées par un auteur, on retrouve toujours des caractéristiques semblables dans la stratégie mise en place pour instaurer l’emprise et la domination sur la victime.
| Les stratégies de l’auteur·e | Les effets sur la victime |
|---|---|
| Isoler | Solitude |
| Dévaloriser et humilier | Perte de l’estime de soi |
| Inverser la culpabilité | Sentiment de culpabilité |
| Entretenir un sentiment de confusion | Doute des perceptions |
| Instaurer un climat d’insécurité | Peur et stress |
La violence dans les relations amoureuses a des impacts négatifs sur le bien-être physique et psychologique entraînant des conséquences gravess sur la santé des victimes.
Conséquences sur la santé physique
- Traumatismes physiques immédiats (ecchymoses, brûlures, fractures…)
- Blessures plus graves susceptibles D’entraîner des incapacités
- Troubles digestifs (douleurs abdominales)
- Troubles gynécologiques
- Douleurs chroniques inexpliquées (maux de tête, lombalgie)
Conséquences sur la santé mentale
- État de stress post-traumatique
- Dépression et perte d’estime de soi
- Idées suicidaires ou tentatives de suicide
- Troubles alimentaires (boulimie, anorexie)
- Automutilation
- Addictions
- Troubles du sommeil
- Sentiment de honte, culpabilité
- Comportements hypersexualisés
Conséquences sur la vie sociale et professionnelle
- Baisse des résultats scolaires
- Absentéisme
- Perte de l’emploi
- Repli sur soi
- Retrait de la vie sociale
La rupture évolutive : pourquoi une victime de violences conjugales revient-elle auprès de son partenaire violent après avoir réussi à le quitter ?
La majorité des ruptures définitives en cas de violence par partenaires intimes se font en plusieurs étapes : c’est ce qu’on appelle "la rupture évolutive".
En effet, la rupture se réalise à travers une succession de départs et de retours, de séparations et de réconciliations. Ce mode de rupture, très fréquent pour se libérer d’un conjoint violent, provoque souvent l’incompréhension des proches de la victime et de la société.
Des allers et retours au profit d’expériences constructives
Ces ruptures par étapes donnent à la victime l’occasion de tester d’une part ses ressources propres : une amie qui peut l’héberger, la possibilité d’être autonome financièrement, ... et d’autre part les ressources extérieures telles que le réseau associatif, une assistance juridique ou psychologique.
Quitter un partenaire violent peut être un signal d’alarme
Une femme victime de violences conjugales quitte parfois son partenaire pour lui faire prendre conscience des violences qu’il lui fait subir et du fait qu’elle ne les accepte plus.
De plus, beaucoup de femmes victimes de violences souhaitent avant tout la fin des violences et pas la fin de la relation. En effet, souvent elles restent attachée à leur partenaire, elles se rappellent les moments heureux du tout début de la relation. Les femmes victimes sont souvent sous l’emprise de leur partenaire, elles pensent qu’elles ne seront pas capables de se débrouiller seules ou que personne ne pourra les aimer à nouveau, etc.
Éviter tout jugement négatif sur les départs et retours répétitifs de la victime
Si l’entourage de la victime porte un jugement négatif sur ces départs et retours répétitifs, elle risque de penser qu’elle n’arrive jamais à rien, ce qui conforterait son sentiment d’incapacité. Résultat : elle risquerait d’accepter de rester dans la violence et perdraient l’espoir de vivre une vie digne.
Pour les proches, il est donc important de valoriser ces différentes tentatives et de faire passer à la victime les messages suivants :
- La rupture évolutive est un phénomène normal et commun
- Les retours au foyer ne doivent pas être considérés comme des échecs mais comme des étapes d’un processus en évolution.
Comment le partenaire violent justifie ses violences physiques ?
En cas de violence physique dans une situation de violence conjugale, le partenaire violent va tenter de faire croire que c’était un « dérapage », un accident qui ne se reproduira plus.
Les violences les plus graves ont généralement lieu dans l’intimité du domicile. L’entourage n’en est donc pas témoin.
Mais en dehors des agressions physiques, d’autres moments montrent que le couple est dans une dynamique de violences par partenaires.
Pour effacer sa responsabilité, le partenaire violent va utiliser différentes stratégies d’arguments.
Le déni :
- « Ce n’est pas ce qui s’est passé »
- « Tes souvenirs sont faux »
- « Tu interprètes toujours tout de travers »
- « Tu vois le mal partout »
La banalisation des paroles ou du geste posé :
- « Ce n’est pas si grave »
- « Tu exagères toujours »
- « Tu es trop sensible »
Le retournement de la responsabilité :
- « C’est toi qui m’as provoqué »
- « Tu sais bien comment je suis, faut pas me chercher »
- « Je suis quelqu’un de pulsionnel »
La normalisation :
- « Les hommes sont comme ça »
- « Quand on est marié, les femmes doivent... »
- « C’est normal d’être jaloux »
L’accusation de l’anormalité de l’autre :
- « Tu es complètement folle »
- « Tu es hystérique »
- « Tu vas finir en hôpital psychiatrique »
Des excuses momentanées :
- « C’est parce que j’avais bu »
- « C’est une mauvaise période »
- « J’ai des problèmes au travail »
- « Je suis stressé car j’ai des dettes et je ne sais pas les rembourser »
La victimisation :
- « C’est à cause de mon enfance malheureuse »
- « C’est parce que je n’ai jamais eu personne qui m’aimait assez fort »
- « C’est à cause de mes problèmes de santé »
La modification des souvenirs :
- « Ça ne s’est pas passé comme tu dis »
- « Tu inventes n’importe quoi »
- « Tu as des problèmes de mémoire, je m’inquiéterais à ta place »
V. Les signes avertisseurs d’une relation de violence
Quels comportements du partenaire sont des signaux d’alerte ?
Vivre plusieurs des situations décrites ici signifie sans doute qu’il y a des violences conjugales.
1. Le partenaire crée de l’isolement
Depuis le début de la vie en couple, un des deux partenaires voit de moins en moins son entourage, ses amis, ses amies, sa famille…
Pourquoi ? Parce que l’autre partenaire a fait pression pour qu’elle les fréquente moins ou même pour qu’elle ne les fréquente plus du tout.
Pour la convaincre, il a utilisé différents types d’arguments :
- « Ce n’est pas de vraies amies »
- « Ils ne t’aiment pas comme moi »
- « Tous, ils profitent de toi »
- Résultat : La partenaire se sent seule et n’a peut-être plus personne à qui se confier.
2. Le partenaire s’énerve facilement quand il est contrarié ou quand il n’obtient pas ce qu’il veut
Parce qu’il est menaçant si on le contredit, la partenaire décide de se taire ou de toujours aller dans le sens du partenaire menaçant.
3. Un des deux partenaires exerce très souvent un fort contrôle sur l’autre
Voici comment ce contrôle se traduit. Il ou elle :
- exige qu’on lui dise où l’on va
- envoie un très grand nombre de SMS
- exige d’avoir la position géolocalisée de sa partenaire
- doit connaitre les mots de passe des réseaux sociaux de sa partenaire
- contrôle qui suit et like les publications de sa partenaire
- dit à l’autre partenaire quels vêtements ne plus mettre ou de ne plus se maquiller
- écoute les communications téléphoniques de son ou de sa partenaire
- vient voir sa partenaire à l’improviste sur son lieu de travail
- surveille les dépenses de l’autre partenaire
- veut savoir précisément comment l’autre partenaire dépense son argent.
4. Un des deux partenaires est jaloux (ou jalouse) et accuse l’autre de toujours vouloir séduire d’autres personnes
Un des deux partenaires vérifie constamment si l’autre a eu ou envisage d’avoir des contacts amoureux avec d’autres personnes.
Le partenaire jaloux accuse l’autre d’être en permanence dans la séduction. Ce sentiment de jalousie ne se base sur rien. Il sert juste un prétexte pour plus contrôler la partenaire.
Rien que le regard d’une autre personne le contrarie et il s’imagine toutes sortes de scénarios.
C’est souvent un motif de justification de ses comportements de contrôle, agressifs et violents.
Le partenaire jaloux dit peut-être qu’il a confiance en sa partenaire mais que c’est dans les autres personnes qu’il n’a pas confiance. Comme si on n’avait aucune volonté propre.
5. Un des deux partenaires critique régulièrement l’autre
Il ou elle critique l’autre partenaire par rapport à son physique, son intelligence, sa façon de parler, ses croyances, la manière d’élever les enfants ou encore de faire le ménage.
À force d’entendre ces critiques, on commence à perdre confiance en soi et en ses capacités.
On va alors adapter son comportement et faire attention à toutes ses paroles pour tenter d’éviter la mauvaise humeur et l’énervement de son (ou de sa) partenaire.
Parfois, cela fonctionne et on a l’impression d’arriver à gérer. Parfois la violence arrive brusquement, sans que l’on sache pourquoi.
6. Un des deux partenaires humilie et insulte souvent l’autre
Un des deux partenaires dit à l’autre des choses méchantes qui tournent parfois longtemps dans la tête. Il ou elle est méprisant·e, parfois devant l’entourage ou devant les enfants. À force, on commence à croire que le partenaire humiliant a raison et que l’on ne vaut rien. On se voit comme une personne nulle et incapable, on commence même à croire d’avoir de la chance d’être aimée par une personne comme lui ou elle.
7. Un des deux partenaires oblige l’autre à faire certaines choses non désirées
Même si on n’aime pas ça, on va se forcer à faire certaines choses pour éviter de contrarier le partenaire exigeant. Quelle sorte de choses ? Garder le silence, faire les tâches ménagères d’une manière très précise, faire des achats chers et inutiles, changer sa manière d’éduquer les enfants (trop sévère ou au contraire pas assez strict), avoir des pratiques sexuelles non désirées, regarder des films porno, etc.
8. Un des deux partenaires empêche l’autre de faire certaines choses qu’il ou elle souhaiterait faire
Par exemple, on ne va pas pouvoir se maquiller, porter certains vêtements, sortir seule, avoir des loisirs, aller travailler, consulter un médecin, etc.
Ces interdictions peuvent aussi concerner les enfants : on ne peut pas consoler son enfant, lui donner à manger, aller le coucher ou le sortir du lit.
On craint toujours sa réaction si on n’obéit pas à ces exigences.
9. La gestion de l’argent est problématique
Les décisions concernant les dépenses sont prises par un seul des deux partenaires : il dépense l’argent du ménage ce qui empêche de payer les frais importants, il emprunte de grosses sommes d’argent à sa partenaire, il fait des dettes au nom de l’autre partenaire.
10. Un des deux partenaires menace l’autre
De quelles menaces s’agit-il ?
- De faire du mal à l’autre partenaire,
- s’en prendre aux enfants,
- tuer ses animaux de compagnie,
- se suicider et l’autre partenaire en serait le ou la responsable, etc.
- Quoi qu’on fasse, on se sent prise au piège.
VI. Agir face à une dynamique de violence par (ex)partenaires intimes
A. Que faire si l’on vit de la violence conjugale
Sachez que vous n’êtes pas seule. La priorité est de briser le silence sur ce que vous vivez et l’isolement. Parler de ce qu’il se passe au sein du couple avec les bonnes personnes permet de faire un grand pas en avant. Maintenir le lien avec des personnes de confiance aide à se sentir mieux et à faciliter un départ, si c’est ce que vous envisagez.
S’il s’agit d’une situation d’urgence, appelez les numéros d’urgence suivants :
1. Urgence / aide immédiate
En cas de danger immédiat, contacter les services d’urgence. En attendant leur arrivée, s’éloigner si possible de la personne violente. Prévenir une personne de confiance. Conserver des preuves si cela ne met pas davantage en danger (notamment enregistrements audios, vidéos, photos).
Composez :
| 117 | Numéro d’appel pour joindre la police |
|---|---|
| 113 | Numéro d’appel pour joindre la gendarmerie |
| 118 | Numéro d’appel pour joindre les pompiers |
| 119 | Numéro spécifique aux urgences médicales, qui permet de joindre 24h/24 le service d’aide médicale urgente (SAMU). |
2. Auto-test
Face au doute, à l’emprise ou à la banalisation des comportements toxiques, il est souvent difficile de poser des mots précis sur ce que l’on subit. Nos auto-tests et outils d’auto-évaluation (comme le violentomètre) constituent de véritables boussoles pour identifier les signaux d’alerte, mesurer le degré de gravité d’une relation et sortir de l’isolement.
- Objectiver le vécu : Mettre en lumière des dynamiques d’emprise, de contrôle, de pressions psychologiques ou de non-consentement souvent banalisées.
- Provoquer un déclic : Aider à réaliser que la situation ne relève pas de simples « disputes » mais bien de violences inacceptables.
- Encourager l’action : Offrir un premier repère neutre pour évaluer le niveau de danger et amorcer une démarche vers un accompagnement adapté.
3. Aidgbv.chat
Aidgbv.chat est un chatbot IA qui offre un moyen sûr et accessible d’identifier les abus, d’explorer les options disponibles et de documenter en toute sécurité les informations importantes. Conçue pour fournir des conseils, des ressources et un soutien, Aidgbv.chat aide à traverser les situations difficiles avec bienveillance et confidentialité. Cliquez ici : (venir)
4. Carte de services
Vous pouvez consulter la carte des services destinée à mieux orienter et répondre aux besoins des victimes de violences de genre sur le territoire camerounais. Elle est accessible sur la plateforme numérique : https://aidgbv.org/ et sur AidGBV-app.
5. Conseil en ligne
Lien : https://aidgbv.org/ligne_ecoute
6. Solen
Rejoindre une communauté de soutien
Rompre l’isolement est un premier pas fondamental. « Solen » vous accueillent au sein d’une communauté-refuge solidaire, disponible 24h/24 et 7j/7, entièrement fondée sur l’entraide entre victimes de violences sexistes : https://www.creai-vbg.org/solen.php
B. Que faire si l’on connait la victime ?
Il est normal de ne pas toujours savoir quoi dire à une victime de violence conjugale. Il peut être difficile de savoir comment réagir à sa souffrance, à son ambivalence ou à son sentiment d’impuissance.
Voici quelques repères utiles pour soutenir une victime de violence conjugale :
- Avoir une écoute empathique, sans aucun jugement ;
- Tenter de comprendre ses peurs, ses doutes, sa culpabilité ou sa honte ; éviter de la blâmer ou de la juger ;
- L’aider à exprimer ce qu’elle ressent en validant et en considérant comme normales ses réactions, ses émotions et ses sentiments ;
- Rompre son isolement et maintenir un lien avec elle, même si l’agresseur fait tout pour l’isoler. Ne pas parler contre l’agresseur ;
- En tout temps, respecter ses choix et son rythme. Lui donner le temps de prendre ses propres décisions ;
- L’informer et l’aider à trouver des ressources si elle le demande.
En tant que proche, vous pouvez ressentir de la colère, de la confusion et de la frustration. N’hésitez pas à communiquer avec une maison d’aide et d’hébergement. Les intervenantes peuvent vous aider, vous conseiller et vous soutenir.
C. Que faire si l’on connait l’agresseur ?
Si vous êtes proche de l’agresseur, et que vous exercez une certaine influence sur lui, vous pouvez, lorsque le contexte est suffisamment sécuritaire :
- Affirmer que la violence est inadmissible et que personne ne mérite d’en subir, peu importe qui elle est, ce qu’elle dit ou ce qu’elle fait ;
- Refuser les justifications de sa violence ;
- Lui faire savoir que ses comportements violents et contrôlants ne sont pas acceptables, que la société ne les tolère pas et qu’ils peuvent faire l’objet d’accusations criminelles ;
L’informer des ressources existantes pour les hommes ayant des comportements violents, notamment le Centre de Recherche, d’Education et d’Action Intégrée contre les Violences Basées sur le genre ( https://www.creai-vbg.org ) .
D. Éviter de réagir à la violence conjugale comme si c’était seulement une chicane de couple
La dynamique de violence conjugale implique nécessairement un rapport de pouvoir. La victime ne se sent pas libre de dire ce qu’elle pense par crainte des représailles. Il est donc fortement déconseillé d’encourager le couple à discuter ensemble, d’entamer une thérapie de couple ou une médiation. Cela envoie à la victime le faux message qu’elle est sur un pied d’égalité avec son partenaire violent, et que ce dernier est disposé à discuter et à négocier pour trouver une solution. En réalité, il pourrait même profiter de l’occasion pour en apprendre davantage sur ses peurs et les utiliser contre elle pour maintenir son contrôle et son pouvoir.
E. Éviter de confondre l’agresseur et la victime
Il arrive parfois que la victime réagisse et se défende : on parle alors de violence de résistance. L’agresseur peut profiter de la réaction de la victime pour l’utiliser contre elle, allant même jusqu’à porter plainte. Il en résulte une confusion de la part de la victime, qui peut parfois se sentir impuissante ou même responsable de la situation. En outre, l’agresseur est encore plus enclin à croire qu’il est « au-dessus de la loi », car sa propre violence a trop souvent peu de conséquences pour lui. Et il pourrait même se retrouver protégé et cautionné en étant perçu comme la victime.
Conclusion : Il est temps d’en finir avec la violence dans les relations entre partenaires intimes
La violence conjugale est une question complexe dont la résolution s’inscrit dans un projet de société qui concerne tout le monde. Pour y remédier, la société doit d’abord continuer à remettre en question les valeurs qui encouragent implicitement la domination des femmes par les hommes. Nous devons également maximiser nos efforts collectifs avec l’ensemble des organismes et des institutions qui interviennent auprès des victimes et des auteurs de violence pour dénoncer et contrer la violence conjugale, et lever tous les obstacles qui se dressent encore sur le chemin des femmes et des enfants qui tentent d’y échapper. Cette concertation intersectorielle permettra de mieux répondre aux besoins des victimes et de renforcer le filet de sécurité pour toutes les personnes impliquées dans des situations de violence conjugale.
References
SOS Violences Conjugales, « 6 formes de violence conjugale post-séparation », https://sosviolenceconjugale.ca/fr/articles/6-formes-de-violence-conjugale-post-separation.
Stop Violence femme, « Violences par (ex-)partenaires », https://stop-violences-femmes.be/formes-de-violence/violence-par-ex-partenaires/proche-ou-temoin.
Declic Violence, « La mécanique des violences conjugales : cycle de la violence, emprise... », https://declicviolence.fr/p/la-mecanique-des-violences-conjugales.
Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale (RMFVVC). (2024). Et si c’était plus qu’un conflit de couple ? Des repères pour différencier la violence conjugale du conflit de couple. Quebec (2e édition revue et augmentée 2024).
Laure Durand, L. et Iqraa Nooraully, I. (2025). Emprise ou Contrôle Coercitif. In Centre d’aide aux victimes d’agressions de caractère sexuel (CRIAS). 5 novembre. https://cavacs-france.com/articles/Emprise-ou-Controle-Coercitif.
Fédération régionale des centres d’information sur les droits des femmes et des familles-Centre Val de Loire, Livret de sensibilisation : les violences dans les relations amoureuses, Orléans.
Saverio Tomasella, Barbara Ann Huber, L’emprise affective. Sortir de sa prison, Paris, Eyrolles, 2014.
Écoute Violences Conjugales, «Le cycle de la violence conjugale », https://www.ecouteviolencesconjugales.be/pourquoi-appeler/victime/cycle-de-la-violence/.
Daligand, L. (2021). Emprise dans les violences conjugales et la maltraitance infantile. Journal du Droit de la Sante et de l’Assurance-Maladie (JDSAM) 30 (3), 49-52.
Daligand L. (2012). Emprise et violence dans le couple, in Le traumatisme dans tous ses éclats. Clinique du traumatisme. Sous la direction de Tovmassian L. et Bentata H., Editions inPress, Collection Explorations Psychanalytiques, 2012.
Daligand L. (2021). Emprise et expertises, in L’emprise et les violences au sein du couple, sous la direction d’Isabelle Rome et Eric Martinent, Dalloz, 2021.
Domestic Abuse Intervention Project, Duluth, Minnesota, “Wheel”, https://www.theduluthmodel.org/wheels/.